jeudi 21 janvier 2016

La vie.



Je reprends les cours à Paris, depuis mardi.
Et c'est difficile.
L'article qui va suivre va être long, très long.
Il y a un moment que je pense à vous l'écrire, et ce moment est arrivé. Je n'ai ni voulu me forcer, ni précipiter les choses. Il me sert un peu d'exutoire, je pense qu'il fallait que je couche ces mots, j'ai choisi de le faire ici. Il m'a fallu du temps pour l'écrire, ce satané article. Non pas que je l'ai écrit sur des mois, au contraire, je suis assise et mes doigts tapent machinalement sur le clavier. Mais il m'a fallu du temps pour accepter de l'écrire.
 Ce ne sera ni un récit facile, ni agréable. Mais il est plein d'amour. Si vous ne vous sentez pas d'aller plus loin, ne vous forcez pas.

On se retrouve au mois de décembre 2014, si vous le voulez bien (en fait non, même si vous voulez pas, tant pis). Mon papa est malade, les médecins lui ont diagnostiqué un cancer au mois d'août. Et la vie dégringole. Doucement, mais sûrement. Parallèlement, moi, je vis à Paris, depuis quelques mois, avec mon copain de l'époque. On a pris un appart, et je suis pas loin de la Sorbonne. C'est plutôt cool, je rencontre enfin IRL Victoria, (qui a été pleine de soutien) on passe nos journées ensemble, en cours, ou chez moi. Ma vie d'étudiante suit son cours presque normalement. Je rentre souvent sur Le Mans les week-ends, voir mes parents et ma petite soeur, Inès, qui n'a que 17 ans.


Et décembre, ce mois que je chéris tant d'habitude, se profile comme un des mois les plus difficiles de ma vie. Moi qui aimait Noël, l'ambiance des fêtes et les repas en famille, je sais bien que je vais être gâtée cette année, mais pas comme d'habitude... L'état de mon papa ne va pas en s'améliorant, et je rentre bientôt tous les week-ends. Et à chaque fois que je suis de retour, c'est lui qui s'en va un peu plus. Il a maigri, il souffre, il est à l'hôpital. Ma maman, elle, est à ses côtés, tous les jours. Les infirmières lui ont même installé un lit d'appoint dans la chambre de mon papa, pour qu'ils soient tout le temps ensemble.
On passe Noël à l'hosto, dans une petite salle que le personnel nous a laissé disponible. Mon père se force à manger, pour nous faire plaisir. On se gave, de nourriture et de souvenirs, on profite de ces instants.


Janvier arrive. Froid et glacial, avec son lot de mauvaises nouvelles. Papa est à la maison maintenant, en hospitalisation à domicile. Je rentre tous les vendredis soirs, et je le vois dépérir un peu plus. Il souffre, ma mère aussi, ma soeur également. Et moi, j'ai l'impression de rater les derniers instants de mon Papa. La chimio n'a pas eu les effets escomptés : il est affaibli, amaigri, mais la tumeur est plus que virulente. Les week-ends s'enchaînent et se ressemblent, douloureux. La chimio est stoppée. Mon papa rentre dans la phase "Soins palliatifs". Il ne se soigne plus, donc, mais prends seulement de quoi souffrir moins.


Bonne nouvelle! J'ai eu mon semestre! Et mon permis! Et Papa est fier. Je suis heureuse de le rendre fier. La recherche de stage commence de mon coté, je me sens motivée, il me motive, à aller loin, et à tout dégommer.
Un long week-end fin février? Je saute dans un train dès le mercredi, pressée de retrouver les miens. Ma mère au téléphone me prévient avant mon arrivée "Papa, ça ne va pas.". En même temps, je reçois des propositions d'entretiens suite à mes candidatures. J'ai le cul entre deux chaises. Et je bloque un RDV dans une boîte parisienne, le lundi suivant, à 11h.
Le week-end est atroce. Papa ne parle même plus tant il souffre. Le dimanche soir, un dilemme s'offre à moi : je reste ou je pars?
Et ses mots résonnent encore dans ma tête "Va à ton entretien! Décroche ce stage, la vie continue! N'oublie pas : les études, les études, les études!".
Je l'embrasse sur le front et pars.


Je passe une nuit agitée, et je me réveille en sursaut à 6h30. Je me recouche, un peu déboussolée, mais le sommeil est parti.
Sortie de mon entretien, peu confiante, je sens bien que j'ai un peu chié dans la colle (ouais, j'ai du vocabulaire). J'appelle Maman. Qui me dit que je dois rentrer parce que Papa n'est pas trop dans son assiette (encore du vocabulaire de qualité, décidément!). Je me tape l'heure de métro qui me sépare de mon appart', prends trois slips et deux t-shirts et fonce direction Montparnasse.
Et je reçois ce texto, dans le métro, le texto qui fait que mes jambes ont vacillé et que j'ai presque failli m'effondrer en plein milieu de la rame "Ma petite Fériel, je viens d'apprendre la nouvelle. Je te souhaite beaucoup de courage. Je pense à toi, je t'embrasse". Coup de massue. Je comprends, mais je ne veux pas comprendre. J'appelle ma maman, mais ma cousine décroche. Je lui demande de m'expliquer ce message, elle me répond qu'elle ne comprend pas... Et je m'énerve. "C'est. Quoi. La. Nouvelle?". Elle bégaie, et finit par me lâcher cette phrase, alors que j'arrive presque à la gare: "Je suis désolée que tu l'apprennes comme ça, mais ton Papa est parti ce matin à 6h30. Maman ne voulait rien te dire pour que tu passes ton entretien tranquille et que tu rentres sans trop de fracas. Il ne voulait sûrement pas te faire vivre ça". Et mon réveil en sursaut, donc.

Un des derniers souhaits de mon Papa était d'être enterré en Algérie, à côté de sa maman. On a respecté son choix, et on l'a accompagné dans son dernier voyage. Lui qui me parlait de son pays et de son village comme étant des choses qu'il voulait me faire découvrir, c'est dans un sale contexte et (presque) sans lui que j'ai foulé sa terre natale.



Au retour d'Algérie, ma soeur rentre au Mans, je reste à Paris. Ma mère est encore là bas pour quelques jours. Et son retour est réconfortant. Je l'accueille dans mon appartement, et on passe deux jours ensemble. Elle rentre ensuite sur Le Mans, pas très en forme, et tout le monde met ça sur le compte du "contre-coup". Mes parents, c'était des Roméo et Juliette : ils s'aimaient très fort, et ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. Ma mère a du tellement prier fort pour partir avec lui qu'elle a presque failli nous faire prendre un abonnement familial aux obsèques dans le même mois.

(t'arrêtes pas là, si tu as lu tout ça, il reste plus grand chose, mais pas des moindres, crois moi!)

Je rentre sur Le Mans un peu à la hâte puisque ma soeur m'inquiète un peu sur l'état de santé de ma mère. Trois jours qu'elle est au lit, qu'elle ne mange rien. Fièvre et vomissements (trop glam!), le médecin diagnostique une grippe-gastro-fatigue-déprime post-décès du mari.
Je reste avec elle, la dorlote du mieux que je peux.
Dimanche soir, je me dis que je ne prendrai mon train pour Paris que le lendemain soir, puisque je ne reprends les cours que le mardi. Et je trouve ma Maman en train de faire un AVC dans son lit le lundi à 10h.

Mais quel beau mois de mars 2015 me direz-vous! Trois semaines après le départ de Papa, Maman a pris son billet pour l'ailleurs. Mais on a stoppé le train en route : des mois d'hôpital, de coma, d'opération en urgence, d'allers-venues entre Angers, Paris, et Le Mans. Des coups de téléphones, tous les jours ou presque, du personnel soignant qui me dit qu'ils ne savent pas si ma mère va passer la journée. Des nuits sans dormir, des pleurs, des frayeurs.

Personnellement, j'ai arrêté la fac un peu par la force des choses, je suis chez mes parents et je m'occupe d'Inès, quand je ne suis pas à l'hôpital, à attendre, dans les salles d'attentes, donc.
Elle a bientôt 18 ans, elle passe son bac, le décroche avec mention (les études, les études, les études!) en trouvant en elle une force qu'elle ne se soupçonnait pas. Elle fête sa majorité, j'essaye de faire en sorte que ce jour soit spécial, même si Papa n'est plus la, même si Maman n'est pas la.

Les mois se sont écoulés depuis, ma mère s'est battue, le personnel médical a été extraordinaire. C'est une rescapée. Elle est aujourd'hui en centre de rééducation, puisque l'accident l'a rendue hémiplégique gauche (je vais t'éviter l'ouverture du dictionnaire qui pue la poussière : elle est paralysée du côté gauche). Mais je vais la voir dans son centre, je la ramène parfois en permission à la maison le dimanche. Elle est en fauteuil, et recommence tout doucement à marcher. Et son médecin  l'a joliment appelée "la Miraculée" l'autre jour.

Et je reprends les cours à Paris, comme je vous le disais. Pour finir cette année, la valider, et en finir avec les mauvais souvenirs que me font remonter cette fac (dezdez la Sorbonne, c'est pas d'ta faute, mais quand je passe tes portes, j'ai un sentiment très désagréable qui m'emplie le corps, et ça se situe à mi-chemin entre l'envie de vomir, et de pleurer, très précisément).

Aujourd'hui, les choses ont changé. Elles ne seront plus jamais comme avant, même!
Je n'ai plus d'appartement à Paris. J'ai quitté mon copain de l'époque. J'ai rencontré des personnes formidables, d'autres qui m'ont fait du mal (comme si j'en avais pas eu assez, héhé!). J'ai pu voir ma soeur grandir, j'ai pu voir que j'avais de vrais amis. Je les remercie, tous. J'ai rencontré un garçon, très gentil, et très attachant, qui me prend comme je suis, malgré mes sautes d'humeur. Et mes crises de larmes tard le soir.

Je pense très fort à mon Papa, qui nous surveille j'en suis sûre. Je pense très fort à ma Maman qui est une battante. Je pense très fort à ma petite soeur qui resort grandie de ces épreuves et de cette putain d'année 2015.

2016, tu ne peux qu'être meilleure, ou alors là, vraiment, c'est que comme dirait Diam's "bah ouais la vie est une garce quand t'as décidé d'être droite". Alors je croise les doigts, les doigts d'pieds, et les sourcils.

Bécots.

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